Littérature générale

  • La brûlure

    Christophe Bataille

    • Grasset
    • 13 Janvier 2021

    «  Tu te souviens  ? Cet été-là si chaud, on le sentait à nos pieds sur les carreaux devant la prairie, à tes jambes campées, fines et transpirantes. Depuis octobre tout était doux. Pas d'automne, pas d'hiver, et ce vent tiède comme dans les contes...  » En cette fin d'été, un homme grimpe à trente mètres, dans un hêtre qui domine la campagne. Il est élagueur, puissant et concentré. Là-haut, il observe les plaines, la tour de la cathédrale, son enfance aussi.
    Mais un ennemi l'attend, qu'il n'avait jamais rencontré  : des frelons par milliers, nouveaux venus en cette saison interminable. Dans sa descente vers la terre où l'attend son équipe, terrifiée, il est piqué plus de cent fois et tombe dans la douleur...
    La brûlure est le roman de cette chute et de cette traversée, racontées tour à tour par l'homme et la femme - rencontrée vingt ans avant, qui le soigne, l'attend, et ne cesse de l'aimer en images, souvenirs et gestes.
    Dans une langue somptueuse et tendre, Christophe Bataille dit la souffrance et le retour à la vie. C'est un conte mais aussi notre condition nouvelle  : les prairies et les arbres sont brûlés par le soleil, la femme aimée contemple comme nous ce paysage. La voix du grimpeur d'arbre, qui a survécu et vit près de Bourges, clôt magnifiquement ce livre - car toute fiction a sa cause, offrant ici un diptyque audacieux.

  • L'expérience

    Christophe Bataille

    • Grasset
    • 14 Janvier 2015

    « Je suis sorti de la tranchée et tout de suite ses yeux m´ont fixé : deux prunelles de cendre. C´était une chèvre, une pauvre chèvre que nous n´avions pas vue, enchaînée sur la plaine, face au pylône et à la bombe. Un chevreau semblait s´abriter derrière elle, sur ses pattes tremblantes. Tous deux étaient comme cuits. J´ai abandonné mon compteur, et la chèvre s´est mise à hurler. Le chevreau était tombé sous elle. Il y avait ce cri, mécanique, sans être, un cri à nous rendre fous. Pour ce cri, j´aurais renoncé à la France. » Avril 1961, dans le désert algérien. A trois kilomètres de ce point inconnu, une tour de cinquante mètres porte une bombe atomique. Le jeune soldat qui parle, accompagné d´une petite patrouille, participe à une expérience. Il est un cobaye.
    C´est cette zone d´intensité extrême que nous livre Christophe Bataille. Face à l´histoire et à la mort, il reste les mots, les sensations, la douceur du grand départ puis la lumière.

  • Annam

    Christophe Bataille

    • Grasset
    • 4 Septembre 2013

    En 1787, le petit Canh, empereur du Vietnam, meurt à Versailles d'une pneumonie. Il était venu solliciter l'aide du roi Louis XVI suite au soulèvement populaire qui a chassé son père du pouvoir. Pris d'affection pour l'enfant, l'évêque Pigneau de Bréhaine arme deux navires pour sortir le Vietnam de la guerre et de l'impiété. À ce voyage initiatique, sorte de retour à l'origine du monde, seuls survivront quelques religieux.

  • Quelques semaines avant sa mort, à Florence, Machiavel est surpris par la peste. La ville est comme son tombeau. Derrière les palissades, on vit dans la peur, on abandonne ses enfants, on vole du pain gris, on se lave au vinaigre. En quelques heures, l´humanité s´effondre. Sur les bords du fleuve, un prophète réclame des bûchers. Une sorcière tombe en transe. Etrange enfer que cette ville somptueuse, encerclée par les soldats, où se multiplient les meurtres et les viols... Tel est le piège dans lequel se trouve pris le grand penseur politique, l´homme parfaitement civilisé, le voyageur, l´intriguant, l´écrivain. Mis à nu par la maladie, seul, Machiavel garde les yeux ouverts. Sans trop savoir pourquoi, il sauve du bûcher une jeune femme malade.... « Et voici ce que je raconte, après dix années de doute et d´esquisses : le dernier amour de Machiavel. Comment le penseur tombe amoureux au milieu des corps et des mauvais rêves. Le prince qu´il n´est pas décide de soigner cette femme, il la lave, la dévêt, lui parle, l´embrasse, s´allonge contre elle, contre elle et contre tout, jusqu´au dernier instant.... Je prends Machiavel à son histoire. J´en fais un homme. Pour Machiavel, il a fallu ce long chemin. Il a fallu les voyages, l´exil, il a fallu les livres, les traités, les grandes découvertes, les femmes, la bizarre course du temps pour qu´il ne reste rien : rien du grand esprit, rien de la gloire. Car la peste renverse tout. » Christophe Bataille nous donne un magnifique roman sur la maladie et le néant, qui sonne comme un avertissement : le mal ne se dit pas, et ses formes sont légion. Mais c´est aussi un roman d´amour, car c´est un geste d´amour qui renverse Machiavel et le monde.

  • Janvier 1934. Un homme dans la trentaine, élégant, décidé, range sa voiture devant une belle demeure où l'on choque les grands dépressifs, avant de les installer, tels des azalées, des hellébores, dans une verrière qui domine Paris. Kobald, c'est son nom, rend visite à son ami, son patron, son maître, un homme à moustache, qui somnole devant une gouache : Bernard Grasset. L'éditeur génial a déjà publié Radiguet, Cocteau, Kafka. Mais aussi Hitler et Trotski. Il s'est disputé avec Malraux. Dans Paris-papier, on dit qu'il est fou. Chaque année, le Patron reste de longs mois vides à Meudon, dormant parmi les manuscrits et les lettres, hébété. Puis, en tweed et cravate, il reconquiert Saint-Germain des prés : le centre du monde. Kobald n'a qu'une idée en tête, s'assurer que le roi est mort. Que le Patron, lessivé par la lecture sans fin, par son métier, par les auteurs, leurs caprices, leur génie parfois, lessivé par ses amours, lui laissera sous peu les clefs de la maison des livres, sise depuis vingt ans au 61 rue des Saints-Pères. Ce roman étonnant nous conte six mois de passions chez les « gens du papier ». Six mois de lutte entre ces deux hommes qui s'aiment fraternellement, s'épient, se mentent, mentent à tous les autres, surtout, en souvenir du temps où, venus de province, ils n'avaient qu'un costume pour deux et pour les soirs de fête. Six mois qui s'achèvent par la remise du prix Goncourt 1934. Quartier général du bruit est donc un roman sur la littérature, et la passion absolue de la littérature. Dans cette secte un peu à part, on croise peu de notaires. Les éditeurs jettent les manuscrits par les fenêtres, lisent jour et nuit, se baignent, une page à la main, et récitent la Chanson du mal-aimé à celle qu'ils aiment. On croise aussi des romanciers, des révolutionnaires, des poètes, quelques industriels, des femmes de haute tenue ou de basse volée, des joueurs de pokers - rois secrets de notre époque.

  • Vive l'enfer

    Christophe Bataille

    • Grasset
    • 25 Août 1999

    Vive l'enfer nous conte l'histoire fabuleuse de Jocelyn Simarre. Jocelyn Simarre dit " dent-de-lion ", gueule d'amour et de mots, adolescent bagarreur, obsédé par les femmes...
    Avec sa mère Mathilde, Jocelyn ferraille les carcasses de voitures, les tubes de laiton, les usines d'autrefois. Dans ses mains d'esclave, les déchets du siècle reprennent vie. Et quelle vie ! Simarre Père, George le camionneur, monnaie ces formes recyclables vers l'Est maléfique, la Bohême, la Silésie. Le vendredi, il rentre les bras raides, les yeux tachés par le bitume. Mathilde et lui enfin tendres, défaits, plongent dans la soie et mettent Jocelyn dehors...
    Ainsi le fils court-il au théâtre, où il est homme à tout faire. Emperruqué, il frappe les trois coups, s'ennuie dans les coulisses... et tombe fou amoureux de Maël qu'il ne connaît pas. Il lance sa courte vie et ses mains crucifiées, toute son énergie vers l'actrice, la putain vague. Maël ! Maël ! Jocelyn bondit de répliques en rêve. Il découvre Paris, Londres. Il croise un peuple mafieux, la Lorelei à chaque page, un bâtisseur de bunkers, un portier de nuit parisien, une dynastie vinaigrière, tout un monde baroque, et Maël... Ah l'amour ! Et dans quel siècle !

  • Le maitre des heures

    Christophe Bataille

    • Grasset
    • 5 Février 1997

    Nous voici à la fin du XVIIème siècle sans doute, dans une cité portuaire du nord. C'est un lieu vaincu par l'âge, et l'on s'y ennuie. La cité et le palais s'organisent autour du duc Gonzagues, qui se consume sans désir avec de jeunes femmes. Mais d'étranges événements se produisent dans le palais: deux horlogers - les "Maîtres des heures" chargés de réparer et de remonter les 218 pendules - disparaissent sans raisons. Gonzagues fait appel à un Polonais nommé Arturo, qui devient à son tour maître des heures. Sa stature est telle qu'on l'appelle le {Grand}. Toute la ville découvre ce personnage silencieux et adroit de ses mains, qui répare l'âme des horloges dans la nuit du palais, entraînant le duc à sa suite. Une amitié rare va se nouer entre les deux hommes. Mais le Grand épouse une jeune lingère, Helen, dont il a une fille au prénom de reine: Lodoïvska. Est-ce le commencement d'une nouvelle vie au palais ? Ou la fin d'une amitié ? La jeune Lodoïvska saura-t-elle échapper aux regards du duc ?

  • « Un soir d'hiver, il y a trois ans. Quatre cents élèves de l'Ecole polytechnique assistent à une séance d'hypnose. Quatre cent descartes, mains blanches posées sur leurs maigres cuisses, ricanent devant un mage. Celui-ci parle, doux, tendre. Il se répète. Joue. Agresse. Bientôt, une trentaine d'élèves le suivent sur scène. Tour à tour ils rampent, grognent, se déshabillent. Oublient le chiffre 2. Ecartent toute raison. Comme ils sont amusants, mes petits porcs !
    Au réveil, les élèves ont tout oublié. Ils ont croisé... qui, au juste ? Un illusionniste ? Un prophète ? Ils ont pataugé dans une boue d'épouvante, dont il ne reste rien.
    Mon frère qui était dans la salle m'a raconté cette histoire. J'y ai cru car je crois aux mots. J'ai été effrayé.
    Maël Jargeau se prostitue à Londres. Elle était l'icône de Vive l'enfer - une jeune femme éperdue, inatteignable. Jocelyn était le conteur passionné de cet enfer. Dans Londres, on le découvre colleur d'affiches. Il y vend une marchandise de chair, écartelée, répétitive, expédiée de l'Est. Puis des parfums.
    Pour Maël, Jocelyn brise sa vie. Il se fait hypnotiseur, sous le nom d'Abraca Mola Stermione. Maël devient son assistante. Ils quittent Londres, partent sur les routes, gagnent Vilenne où ils sont nés. Ils y jettent le feu et le désordre. »C.B.

  • «  Une petite fille nous aborde  : Qu'est-ce que vous cherchez  ? Elle a un regard joueur et curieux, je lui explique. Ici, il y a des années, sous le régime khmer rouge, c'était un hôpital, et j'ai enterré de très nombreux corps dans des fosses. Puis l'eau a englouti ce lieu, et on a bâti des maisons. Elle joue avec un petit bout de bois, un peu gênée  : Je sais. On dort sur les morts. La nuit, parfois, on les entend parler. J'insiste un peu  : Mais tu as peur  ? Elle sourit  : Non, on n'a pas peur, on les connaît.  »
    C'est à un voyage hors du commun que nous convient Rithy Panh et Christophe Bataille, huit ans après leur livre L'élimination - un voyage vers l'enfance et vers les rizières où furent tués, par l'idéologie, la faim et la violence, 1,8 millions de Cambodgiens. Le grand cinéaste cherche les lieux où furent enterrés les siens  : le tombeau de son père, dans la glaise  ; la fosse où furent englouties sa mère et ses soeurs. Mais aussi le grand banyan où il s'abrita, désespéré, à treize ans, avec ses boeufs - sur cette colline, les khmers rouges n'osaient pas s'aventurer.
    Rithy Panh et Christophe Bataille roulent à travers le pays, s'arrêtent, parlent avec les bonzes, questionnent les villageoises âgées, grattent la terre et trouvent des ossement, des tissus ensanglantés. L'oubli guette, et la négation. Et Rithy Panh poursuit son chemin, cherchant la paix avec les morts et tissant un rapport unique avec les vivants, qu'il côtoie, victimes, bourreaux, complices, anciens cadres khmers rouges  : le travail de connaissance ne cesse pas, à hauteur d'hommes.
    D'une conversation écrite avec Noam Chomsky à des échanges avec le père Ponchaud, d'un entretien avec Robert Badinter aux lettres enfantines rangées dans une sacoche de cuir, d'une méditation sur l'idéologie aux visites aux femmes-devins, les auteurs nous offrent un grand livre. 

  • « Il y a tant d´images dans le monde, qu´on croit avoir tout vu. Depuis des années, je cherche une photographie prise entre 1975 et 1979 par les Khmers rouges, quand ils dirigeaient le Cambodge. A elle seule, bien sûr, une image ne prouve pas le crime de masse ; mais elle donne à penser. A bâtir l´histoire. Je l´ai cherchée en vain dans les archives, dans les papiers, dans les campagnes de mon pays. Maintenant je sais : cette image doit manquer ; et je ne la cherchais pas - ne serait-elle pas obscène ? Alors je la fabrique. Ce que je vous donne aujourd´hui n´est pas une image, ou la quête d´une seule image, mais le récit d´une quête : celle que permet le cinéma. »R.P. et C.B.Le film L'image manquante a obtenu le prix « Un certain regard » (Festival de Cannes 2013).

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