Gallimard (réédition numérique FeniXX)

  • Dans un grand jardin au sud de Paris, mêlé aux étudiants de toutes les nations, le narrateur se livre aux joies raffinées de la contemplation des jeunes filles. Des Africaines, des Suédoises, des Japonaises font de la gymnastique sous ses fenêtres, s'ébattent sur les pelouses et dans la piscine. Au cours de longues promenades dans Paris, vers le Panthéon, vers la Seine, les chevelures féminines répandues sur les épaules, les manteaux de fourrure, forment des toisons qui lui inspirent des transcriptions poétiques, et l'entraînent vers une étrange rêverie surréaliste, où les femmes et les animaux se confondent parfois. De cette ronde féminine se détachent trois silhouettes : Jana, longue, brune, secrète et farouche, l'accompagne dans la ville ; Lise, une jeune Normande du pays d'Auge, opulente, est l'amie des randonnées campagnardes et maritimes, des parties de chasse ; enfin, Laura est une jeune écolière vosgienne, d'une enfantine spontanéité, rencontrée au bord d'un lac montagnard. Le narrateur voudrait être avec Jana à Paris, partir pour la montagne avec Laura, se réfugier au bord de la mer avec Lise. Ses évocations érotiques alternent avec des scènes de chasse : fasciné cette fois par les toisons animales, le narrateur s'enivre d'une ambiance brutale et pure. Une révolution en hiver dans la neige, un Paris insolite envahi par les troupeaux de biches, de cerfs, martelé par les bottes des policiers, l'aident à percer le secret de Jana et à découvrir ses préférences.

  • Grégoire, un professeur, a atteint l'âge de la retraite, et aborde la vieillesse avec sérénité. Il a le sentiment d'avoir réussi sa vie, et échappé à la solitude. Peu à peu, ses sensations se sont aiguisées, raffinées, approfondies. Grégoire exerce son pouvoir dans une maison de retraite normande, proche de la mer, dirigée par une directrice monstrueuse de vitalité, d'égoïsme et de vénalité. Surnommé le Mage, il s'emploie à soulager les vieillards par sa parole, et par ses mains, au cours des séances qu'accorde sa philanthropie ambiguë, insolite et charnelle. Au contact d'une très jeune femme, à laquelle il a donné des répétitions de français quand elle était adolescente, il retrouve des forces vives qu'il prodigue dans une exaltation mêlée d'angoisse. Ce premier et dernier grand amour éclate aux approches de la décrépitude et de la mort. Autour du Mage, avançant vers l'abîme où quelques-uns sombrent déjà, le troupeau des vieillards de la maison : Geneviève, l'exquise amie, Marguerite qui rêve son passé et le transfigure, la frêle et rougissante Rose Lieuvain, Jeff et Girard les pitoyables pantins et, surtout, le comte méprisant, stoïque et suicidaire, enfermé dans sa solitude et ses traductions de Faulkner. Le Mage échappera-t-il au naufrage de la vieillesse, et supportera-t-il d'être démasqué par la lucidité terrible du comte, ou les sarcasmes des nouveaux pensionnaires ? Cette longue chronique d'enthousiasme et d'agonie est rythmée par les bourrasques périodiques, épiques et sanglantes, d'automobiles jetées sur l'autoroute qui relie Paris au rivage normand, par le suicide des hommes, ainsi que par les bonaces et les furies plus universelles de la mer. Les événements les plus inattendus surgissent, sensuels, mortels et telluriques. L'ensemble impose son réalisme vigoureux, pétri tout à la fois de chaleur humaine, de sauvagerie, d'émotion vraie, et de fantastique. L'abîme est le troisième, indépendant et dernier volet, de ce que Patrick Grainville appelle son « Autobiographie mythique » c'est-à-dire l'histoire souvenue, sentie, projetée, d'une vie qu'il a la satisfaction d'avoir vécue jusqu'au bout, du moins sur le plan de la littérature. Dans l'incertitude de connaître la maturité et la vieillesse, il s'est empressé de les imaginer, de les raconter. L'abîme achève donc dans une polyphonie étonnante de jubilation, de terreur, de magie et d'agonie, l'existence préludée dans La Toison (1972), et plus largement orchestrée dans La Lisière (1973).

empty