Langue française

  • La narratrice est une jeune ethnomusicologue venue enquêter sur des chants de bergers entendus au-dessus de Crottarda, village enfoui au fond d'une vallée privée de soleil. Plongé dans une perpétuelle pénombre, il trempe dans une humidité froide et dévorante, qui n'empêche guère ses habitants de se faire facétieux, à l'occasion.

    À l'arrivée des rares visiteurs, ils se donnent des allures de monstres difformes auxquelles la grisaille ambiante prête un air de réalité. D'abord bien accueillie, la jeune chercheuse va se trouver pourtant en butte à leur inexplicable hostilité. Bientôt, leurs pitreries deviennent inquiétantes, mais elle s'enfonce malgré tout dans les mystères spongieux qui enserrent Crottarda.

    Auteur d'une demi-douzaine de romans, Claudio Morandini est reconnu comme l'un des écrivains les plus originaux en Italie, le créateur d'un univers littéraire qui lui est propre, ancré dans un registre oscillant entre le fantastique, le burlesque et l'irréel.

  • Il existe dans tous les mondes possibles une Entité cosmique, invisible et inaudible. Vivante, elle se découvre soudain souffrir ; muette, elle appelle au secours. Un commando de jouets mutants surentraînés va tenter l'opération de sauvetage. En vain.

    Les affres de l'Entité cosmique - et le parcours de nos héros - sont relatés au travers de cent trente récits brefs emprisonnés dans ce kaléidoscopique Téké. Chacun reflète simultanément nos propres angoisses, joies et douleurs, et notre pathétique et merveilleuse solitude dans l'univers. Pris dans leur totalité, ils traduisent la vie qui palpite au-delà de nos capacités d'entendement.

    Téké se fait alors roman métaphysique, alternativement bouffon, terrifiant et splendide, par lequel Mika Biermann parvient à l'impossible : dire l'indicible.
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    Mika Biermann, guide conférencier au musée des Beaux Arts de Marseille, est aussi l'écrivain le plus tonique de la littérature française contemporaine, salué par la critique comme le "styliste du moment" (Arnaud Viviant, Le Masque et la Plume, janvier 2021). Après son diptyque sur la peinture (Trois jours dans la vie de Paul Cézanne, et Trois nuits dans la vie de Berthe Morisot), très remarqué, il fait ici un pas de côté pour s'engager dans une expérience littéraire nouvelle.

  • Une partie de campagne. Le sexe et la peinture. L'origine du monde et l'Empire des sens. Berthe et Eugène son mari se retirent dans une demeure champêtre pour profiter des lumières de l'été. Berthe, c'est Berthe Morisot, peintre et membre du groupe des « Impressionnistes » ; Eugène, c'est le frère d'Édouard Manet.

    Dans la torpeur de la nuit estivale, ces grands bourgeois intimidés basculent dans la volupté des corps emmêlés.

    Dans ce roman formant un diptyque avec Trois jours dans la vie de Paul Cézanne, Mika Biermann confond allègrement mots et couleurs, phrases et perspectives, écriture et peinture. De ces pages, comme d'autant de toiles, surgissent haut en couleur des méditations corrosives sur la chair comme matière à peindre.

    Mika Biermann est un des écrivains les plus toniques de la littérature française contemporaine. Il publie chez Anacharsis (Trois jours dans la vie de Paul Cézanne, Un Blanc, Booming, Roi.) et chez P.O.L.

  • L'oeil chafouin, le poil hirsute, Paul Cézanne crapahute dans la garrigue, suant sous son melon, le chevalet harnaché sur le dos comme à un baudet. Apparaît la bottine d'une femme gisant sur un talus, et c'est le drame.
    Trois jours dans la vie de Paul Cézanne suffisent à Mika Biermann pour faire sauter les écailles de peinture, gratter la trame, ajourer jusqu'à l'os le portraitiste de la Sainte-Victoire.
    Il transforme un thriller sordide en une Odyssée sur une mer de peinture, dans des pinèdes et des sous bois aux nuances fauves, sur les traces du peintre bourru, vaniteux et obsédé par des chimères grotesques qui n'engendrent pas la mélancolie.
    On en termine la lecture avec les doigts maculés de couleurs vives et l'oeil fringant.

    Mika Biermann est écrivain et guide-conférencier au musée des Beaux-Arts de Marseille. Trois jours dans la vie de Paul Cézanne est son septième roman, qui confirme un talent sans équivalent. Il a publié trois titres chez P.O.L., et il est notamment l'auteur de Un blanc chez Anacharsis (coll. "griffe", 2019) et de Booming, à paraître en poche dans la collection "griffe" d'Anacharsis.

  • Surgis du fin fond du décor, Lee Lightouch et Pato Conchi, le grand maigre et le petit gros, se rendent à Booming pour raison sentimentale.

    « Personne ne va à Booming » ; « Prenez un bonbon, je ne crois pas qu'ils en aient » : on les avait pourtant prévenu. Kid Padoon et sa bande font régner la terreur à Booming, le shérif à leur botte, le bordel à leur service, le saloon à leur disposition, le croque-mort aux petits soins.

    Mais ça n'est encore rien : il y a quelque chose de détraqué à Booming, un truc qui coince, qui débloque, qui recoince et qui vous rend cinglé.

    Accrochez-vous : Booming est un western quantique qui se joue des balles et du temps qui passe.

    Mika Biermann est romancier et guide au musée des Beaux Arts de Marseille. Il est l'auteur d'une oeuvre fortement singulière, qu'il publie en alternance chez POL et chez Anacharsis. Six titres sont parus à ce jour. Allemand d'origine, il écrit directement en français. Son plus récent livre chez Anacharsis Roi. a obtenur le prix de la Page 111 2017.

  • Un blanc

    Biermann/Mika

    L'expédition scientifique de L'Astrofant dans les contrées antarctiques était de calibre standard, avec au programme un petit supplément ludique : envoyer dans le ciel de minuit du 31 décembre 2000 une fusée de feu d'artifice depuis le pôle Sud, qui marquerait l'entrée dans le nouveau millénaire. Du gâteau.Dire que ça a dérapé sur les pentes glissantes d'un iceberg quelconque serait trop facile - et très en-deçà de la vérité. Alors que s'est-il passé? Mika Biermann est parvenu à retracer la chronique de cette nef des dingues dans un récit polyphonique parfaitement givré qui inaugure de fracassante manière le roman d'aventures du XXIe siècle. Comme si Edgard Poe, après avoir pris connaissance du surréalisme, des romans d'Échenoz et des films des Monty Python avait écrit ses Aventures d'Arthur Gordon Pym directement dans la traduction de Baudelaire. Ceci dit pour les références, s'il en fallait. Car Mika Biermann possède un style propre, exact comme de la dentelle, doublé d'une palette multicolore qui distille par la grâce d'un même coup de pinceau l'ironie subtile et le grotesque bouffon sans jamais cesser d'être émouvant. Un Blanc fait partie de ces romans qui nous vengent et nous consolent tout à la fois de la médiocrité ordinaire. On pourrait y reconnaître du merveilleux.

  • Le 4 septembre 1866, au Texas, la petite Bianca Babb, âgée de 10 ans, était enlevée avec son grand frère Dot par une bande d'Indiens Comanches. Adoptée par une jeune veuve, elle restera pendant sept mois auprès de sa « mère squaw ».
    Près de soixante ans plus tard, dans les années 1920, elle décida de mettre en ordre la mémoire de cette expérience fondatrice de son existence.
    Mélange de cauchemars et de rêves d'enfant, les souvenirs que la vieille dame rapporte de la petite fille qu'elle a été au coeur d'un campement comanche - le travail exténuant, les terreurs enfantines, la faim tenaillante, mais aussi les joies, les jeux et les peines - plongent le lecteur dans l'ordinaire d'un monde révolu qui était en train de disparaître.
    Il existe des centaines de récits de captivité chez les Indiens ; aucun ne possède la vigueur évocatrice de celui de Bianca Babb.

    « Mon nom est Madame J. D. Bell, de Denton, au Texas. Avant mon mariage, je m'appelais Bianca Babb, fille de J. S. et Isabel Babb, des pionniers du Texas.
    À l'époque de ma capture par les Indiens Comanches, j'étais une petite fille âgée de neuf étés, et je vivais avec mes parents dans un ranch situé sur la Dry Creek, à environ vingt kilomètres à l'ouest de Decatur, Wise County, Texas. Mon histoire commence véritablement à la fin des années 1860, aux temps anciens du Territoire indien, quand les bisons parcouraient les prairies de l'Ouest du Texas par milliers et qu'il y avait encore quantité d'antilopes et de daims. »

  • En 1808, William Lockerby, jeune aventurier écossais venu dans les îles Fidji pour y collecter du bois de santal, se retrouva abandonné à terre par son navire. Demeuré auprès de Fidjiens engagés dans d'inexpiables guerres entre clans concurrents, il raconte dans ses mémoires comment il sut s'extirper de ces conflits - en les tournant à son propre avantage.

    Le récit haut en couleur de Lockerby témoigne du regard effaré que l'on portait alors sur les peuples aux confins des empires coloniaux, aussi bien que du souvenir ambivalent que l'Écossais garda de son expérience en ces terres alors inexplorées. Mais il offre également l'occasion d'une méditation sur les « premiers contacts » et les effets dévastateurs, sociaux comme environnementaux, de la quête effrénée du profit.

    William Lockerby (1782-1853) est écossais d'origine. Engagé de force dans la marine américaine, il est second sur un navire de commerce à Boston en 1807. En 1808-1809, il est aux Fidji, d'où il revient en Angleterre pour si'installer à Liverpool, où il devient finalement armateur dans le quartier de Fairfield. Une rue porte encore son nom (Lockerby road).
    Frantz Olivié est éditeur chez Anacharsis.

  • Lorsque pak Sutrisno débarque de sa Java natale dans la ville minière de Timika en Papouasie occidentale, il ignore dans quel monde il vient de poser le pied. En quête de fortune comme des milliers d'autres migrants dans ce far west indonésien, il va vite déchanter. Dans les montagnes de l'arrière-pays, la compagnie américaine Freeport exploite la plus grande mine d'or du monde sous la protection de l'armée indonésienne. Dépossédés de leurs terres, les Papou luttent pour s'en sortir en s'adonnant à l'orpaillage dans les rejets toxiques de la mine. L'un d'eux, Alfons, fils spirituel du leader indépendantiste Kelly Kwalik, passe à l'action ; l'engrenage implacable des mondes néo-coloniaux va s'enclencher.
    Avec ce western politique inspiré de faits réels, Nicolas Rouillé nous fait pénétrer au coeur d'une jungle emblématique du saccage écologique et humain de la planète.

    Nicolas Rouillé, né en 1971, réside à Toulouse. Il écrit de la fiction et de la poésie, et explore les mondes du son et de la performance. Il a effectué plusieurs séjours à Timika pour écrire son roman.

  • Roi

    Mika Biermann

    Beau comme l'antique ! Turpidum, la bien nommée, est la dernière cité étrusque indépendante. Larth, son roi à peine sevré, se sent un peu perdu dans son décorum fatigué. La peinture des fresques s'écaille en silence, la populace s'affaire par les ruelles au sol gras, on prépare le sable pour les jeux dans l'arène. Rome exige l'abdication du petit roi maigrichon, amateur de fruits juteux et bien arrondis. Un énigmatique gladiateur masqué fait son apparition par intervalles. La reine mère agonise au fond de son palais, pourrissant comme une gloire inutile. Matière et lumière, soleil et pénombre. Des couleurs par giclées, écrasées à la spatule. Du laurier, un cyprès, une olive, les mollets luisants des légionnaires. Un péplum total, impressionniste, le Satyricon de Mika Biermann.

    Mika Biermann est romancier et guide au musée des Beaux Arts de Marseille. Il est l'auteur d'une oeuvre fortement singulière, qu'il publie en alternance chez POL et chez Anacharsis. Six titres sont parus à ce jour. Allemand d'origine, il écrit directement en français. Son plus récent livre chez Anacharsis Roi. a obtenur le prix de la Page 111 2017.

  • À l'aube du 29 mai 1453, après un siège spectaculaire de presque deux mois, les troupes du sultan ottoman Mehmed II entraient dans Constantinople, mettant fin à l'empire millénaire de Byzance. Un monde basculait, et Constantinople devint capitale ottomane.

    L'événement fit à l'époque grande impression et fut par la suite surchargé de significations dans l'histoire universelle : on y voyait notamment, avec la consécration de la puissance ottomane, la fin du Moyen Âge et les débuts de l'époque moderne.

    Ce livre remet en perspective ce moment catalyseur, et de la façon la plus vivante qui soit : par les textes. Pour la première fois en français, il rassemble les sources grecques, ottomanes et occidentales, mises en contexte et éclairées à la lumière des derniers états de la recherche. Elles témoignent ensemble de la bataille, de ses suites immédiates et de sa postérité à plus long terme, jusque dans ses dimensions légendaires.

    À partir des points de vue les plus divers, ces textes de ton, de nature et d'origine très différents dévoilent ainsi toute la complexité de l'événement : une invitation à en repenser le sens.

  • Par un froid matin d'automne de l'an 1700, dans le Pays Hopi des hauts plateaux de l'Arizona, une coalition de guerriers hopis se livra à l'annihilation du village fortifié hopi lui-même d'Awat'ovi. Le site fut incendié et les ruines proclamées interdites. Aujourd'hui encore, la tuerie hante la conscience des Hopis, réputes incarner le « Peuple de la paix ».
    James Brooks, articulant des sources multiples telles que les chroniques espagnoles, les récits oraux des Hopis ou les rapports d'aventureux archéologues, se livre à une enquête fascinante sur les raisons et les résonances à travers le temps de cette violence. Une plongée vertigineuse dans les tourbillons d'une histoire qui soulève des questions brûlantes sur les sociétés fragilisées par les bouleversements climatiques, l'accueil des peuples migrants et les effets délétères du passé sur le présent.

    James F. Brooks est professeur d'histoire et d'anthropologie à l'université de Santa Barbara en Californie. Son ouvrage précédent, Captives and Cousins (2002), a été lauréat du prix Bancroft.

  • Il n'existait à ce jour nul ouvrage qui explorât avec autant de minutie, de science et de plaisir l'oeuvre immense de Jean-Patrick Manchette.

    L'auteur de La Position du tireur couché, de Nada, du Petit Bleu de la côte ouest plane pourtant depuis quarante ans comme une ombre sur la littérature française, polareuse ou pas.
    C'était quand même vachement embêtant.
    Mais maintenant, ça va mieux.

  • Rome, milieu du XIVe siècle. Le pape est à Avignon, la Ville éternelle en proie à la tyrannie des barons. Mais en 1347 Cola di Rienzo, fils d'une lavandière, l'esprit enflammé par l'idée de la grandeur de Rome et de l'Italie, se met à la tête du peuple en armes et s'empare du pouvoir. Enivré par sa puissance, il finira massacré par la foule. À quelque temps de là, un écrivain inconnu prend la plume pour composer en langue romaine une chronique rapportant les faits et gestes de Cola di Rienzo - mais pas seulement. Et ce sera un chef-d'oeuvre de la littérature italienne, tourbillon au parler truculent nous transportant sur les champs de bataille de Crécy, en Espagne ou en Turquie et dans le monde chatoyant de cette Italie du gonfalon à l'humanisme frémissant, théâtre des fureurs des hommes, de leurs prouesses et de leurs misères.

  • En 1802, l'Institut national lançait un concours public sur le thème suivant : « Jusqu'à quel point les traitements barbares exercés sur les animaux intéressent-ils la morale publique ? Et conviendrait-il de faire des lois à cet égard ? »

    En 1804, l'Institut avait reçu vingt-huit dissertations, sorties de la plume de citoyens connus ou anonymes. Ce sont ces documents retrouvés qui forment le socle de cette étude.
    Ces réflexions dévoilent d'abord à quel point les tensions politiques du moment déterminent la pensée sur l'animal : en ces temps de rétablissement de l'esclavage et avec l'arrivée au pouvoir de Bonaparte, c'est la conception de tout un ordre naturel hiérarchisé - miroir du monde social - qui se voit débattue.
    Mais au-delà, ces méditations sur le droit et la sensibilité des animaux démontrent une prise de conscience de la menace que l'homme fait peser sur l'environnement, et élaborent une préface lucide à nos inquiétudes contemporaines.

  • Villoison fut envoyé en mission à Venise en 1778-1782, afin d'y faire moisson de manuscrits grecs inédits. Il allait y trouver ses lettres de noblesse en y découvrant le plus ancien et le plus extraordinaire manuscrit de l'Iliade.
    Mais ce que souligne cet ouvrage, qui présente la première édition du rapport rédigé par Villoison à son retour de Venise, c'est le caractère novateur de sa conception encyclopédique de la philologie et de ses méthodes textualistes : Villoison s'y révèle un précurseur des tendances les plus modernes de la philologie classique. Dès lors, c'est toute l'histoire de la discipline qui doit être reconsidérée...
    Ce volume constitue ainsi une contribution essentielle à la nouvelle histoire de la philologie, en même temps qu'une approche vivifiante de l'art de lire.

    Laurent Calvié est docteur en littérature ancienne et prépare une édition critique des Écrits sur le rythme d'Aristoxène de Tarente. Il est directeur de la série « Philologie » chez Anacharsis.

  • Rien, dans la nouvelle de Prosper Mérimée, pas davantage que dans l'opéra de Bizet, n'oblige objectivement Carmen à être tuée. Relisant Carmen tout en le réécrivant, Sophie Rabau sauve la célèbre gitane du poignard fatal et l'emmène semer la panique dans toute la littérature. Et dynamite façon puzzle le mythe tragique de la femme fatale.

    Carmen, pour changer est un texte politique, joyeux et féministe, une invitation à lire les livres activement. Pour changer.

    Sophie Rabau, professeur de littérature à l'université de Paris III-Sorbonne nouvelle. Elle a déjà commis chez Anacharsis B comme Homère. L'invention de Victor B (2016), à propos du traducteur/inventeur de l'Odyssée Victor Bérard, ainsi que L'Art d'assaisonner les textes (2020).

  • Conrad et Stevenson nous en apprennent-ils moins sur les tropiques que Malinowski, et Chateaubriand ou Proust que Lévi-Strauss sur l'homme en société ? Pourquoi les écrivains (les grands) disent-ils mieux le monde que les anthropologues patentés ?
    Dans ce livre impertinent, douze spécialistes de l'enquête en science sociale se plongent dans les expériences vécues où s'enracinent quelques grands textes littéraires : Montaigne, Lamartine, Pouchkine, George Sand, Nerval, Flaubert, Rimbaud, Kipling, Virginia Woolf, Céline, Montherlant, Camus sont ici successivement sollicités.
    Si l'ethnographe n'existe que par l'enquête de terrain, les écrivains s'y astreignent tout autant. Leur matériau collecté et son élaboration jusqu'à la fiction est ici épluché de près. Avertissement cuisant : cette archéologie met au jour une relation tangible aux mondes arpentés. Une dimension sociale et humaine que la prose anthropologique escamote trop souvent sous les conventions narratives et conceptuelles. Salubre retour au terrain en ces temps de tout textuel.

  • En 1878, les Kanak de Nouvelle-Calédonie, écrasés par la machine coloniale française, se révoltent sous le commandement du chef Ataï. La France fait donner la troupe, et c'est ainsi que Michel Millet débarque à Nouméa comme simple artilleur.
    Michel Millet consigne dans ses Carnets de campagne les marches et contremarches à pousser dans la forêt moite un canon qui s'enlise, parle des privations, du sommeil rare, des ennemis invisibles, des colons et des bagnards, de cette Grande Insurrection noyée dans le sang.
    Mais les carnets de Michel Millet ne sont pas un simple document. Tout juste alphabétisé, il entre en littérature par effraction. Ignorant toutes les conventions, orthographiques, syntaxiques ou grammaticales, il se fabrique une écriture sans équivalent, qui parvient, à force de volonté, à une puissance saisissante. Ses phrases, en touches impressionnistes, souvent pleines d'humour, peignent cette armée française en campagne, évoquant comme par inadvertance le Casse-pipe de Céline. Et sous sa plume surgissent les atmosphères de la Grande Terre plongée dans le chaos : villages de cases brûlés, colons massacrés, têtes de Kanak tranchées et portées en trophées...

    La Guerre d'Ataï, telle que la dénomment les Kanak, est encore aujourd'hui dans les mémoires ; la traduction d'un récit contemporain face au texte de Millet dévoile, entre la parole kanak et l'écriture au ras du sol du soldat français, l'abîme d'incompréhension qui sépare les deux mondes. Une déchirure que l'on cherche toujours à exprimer par de justes mots.

  • Chants populaires conservés par les proscrits et les aventuriers des confins septentrionaux de l'Empire russe, ces bylines ont été recueillies puis retranscrites par les folkloristes du XIXe siècle. Il s'échappe un puissant souffle narratif de ces chants de liberté peuplés de cosaques errants, de paysans laborieux ou de sorciers-magiciens.

  • On a perdu le Groenland.
    Colonisé par les vikings d'Éric le Rouge puis rattaché au royaume du Danemark, il disparut pourtant corps et âme des annales du monde occidental. Mais il ne fut pas oublié. À la fin du XVIe siècle, on tenta l'aventure, on partit le chercher. Ce qu'il en coûta, on le découvrira ici.
    Car Isaac de Lapeyrère, homme de lettres et aventurier de passage à Copenhague au milieu du XVIIe siècle, rencontra dans un cabinet de curiosités les reliefs de ce monde perdu : anciens manuscrits, récits de voyages, ossements de créatures étranges, vêtements de peaux... Il se lança aussitôt dans la rédaction de sa Relation du Groenland.
    Cette vaste chronique ne se limite pourtant pas à l'histoire des explorations du « Pays vert » et des rencontres - souvent tragiques - avec ses autochtones. C'est aussi un exercice d'étonnement devant les splendeurs et les énigmes de ces contrées aujourd'hui en train de sombrer - peut-être à jamais.

  • Dans une campagne incertaine, un héroïque postier pédale de l'un à l'autre de ses administrés tel un Ulysse rural coincé dans une odyssée circulaire. Chacun, affable, l'invite un instant dans son petit monde. Complice, il leur fait don de son dévouement, de sa courtoisie, de ses traits d'esprit.
    Mais bientôt des fissures lézardent la routine. Un jus de tomates vénéneux, un verre de trop, et tout bascule. Au-delà du miroir, le monde change d'allure. On y fait d'étranges rencontres ; on y apprend à regarder en face ses angoisses - quitte à s'y perdre.
    Un roman ourlé de bizarre, tout à la fois cocasse et tragique.

  • Ce livre retrace les étapes qui ont conduit l'Occident à la découverte du théâtre japonais. Appuyé sur de nombreux témoignages, depuis ceux des voyageurs du XVIe siècle au Japon jusqu'aux chroniques des premières tournées européennes de troupes japonaises au début du XXe siècle, il rapporte, par-delà la fascination pour l'exotisme, les mécompréhensions et les jugements hâtifs, l'apprentissage d'un art majeur. Le théâtre japonais influença les avant-gardes théâtrales européennes du XXe siècle. d'Artaud à Stanislavski ou Yeats et bien d'autres, chacun pensa y trouver une forme expressive puissante, capable de renverser les arts scéniques du « théâtre bourgeois » corseté dans ses conventions. Associé à la redécouverte du théâtre antique ou du théâtre élisabéthain, il présentait l'avantage d'être encore vivant et il proposait à l'homme de théâtre occidental non pas un savoir livresque mais l'éblouissement d'un regard.

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