Presses Universitaires de France

  • Qu'est-ce qu'une chose ? Abattant les dernières barrières philosophiques qui circonscrivaient le champ des choses, ce Traité considérera sur un plan d'égalité une table, un silex taillé, un quark, un gène, une personne humaine, le mot « vérité », une robe rouge, la couleur d'un tableau abstrait, un tiers de branche d'acacia, l'espèce chimpanzé, cinq secondes, un rite de passage, l'inexistence d'un fait ou un cercle carré. Voilà les choses qui sont aujourd'hui les nôtres : un tohu-bohu de réel, de possible, de matière, de mots et d'idées. Face à ce paysage nouveau, ce Traité ne propose ni une phénoménologie réinventée, ni une analyse du concept de « chose », ni une pensée critique de la réification. Il invite plutôt à prendre le large pour une toute autre aventure théorique. Il suggère d'explorer d'abord notre monde comme s'il était vraiment plat, en lui ôtant toute détermination, toute intensité, tout relief. Dans un second temps seulement, à l'aide de concepts forgés dans cette pauvreté ontologique radicale, il invite à retrouver la possibilité d'un univers, c'est-à-dire l'ensemble de choses non plus seules, mais les unes dans les autres. Le désert formel se transformera en encyclopédie luxuriante de nos objets contemporains, de leur ordre et de leur désordre. Ainsi verra-t-on se dessiner les grandes querelles actuelles sur le classement des objets autour de nous, des objets en nous et de nous-mêmes en tant qu'objets : par parties, par espèces, par genres ou même par âges. Comment découper les choses pour vivre parmi elles et en être une soi-même ?

  • Alain Badiou revient ici sur les principaux éléments de sa philosophie de manière accessible et vivante, en la présentant dans l´horizon de la recherche du bonheur réel (comme effet que produit la vérité dans l´expérience d´un sujet). Dans la première partie, l´auteur explique pourquoi cette recherche, qui est le nom de toute vie philosophique, est aujourd´hui plus que jamais désirable. Analysant les contraintes contemporaines, il entend montrer que la situation de la philosophie est aujourd'hui défensive, et qu´il y a là une raison supplémentaire d´en soutenir le désir. Dans la seconde partie, il confronte cette vision à celle des grands « anti-philosophes » (Pascal, Rousseau, Kierkegaard, Nietzsche, Wittgenstein, Lacan), auprès desquels la philosophie trouve la dose de scepticisme et de provocation nécessaire pour ne pas sombrer dans l´académisme. Dans la troisième partie, il affronte une autre forme de critique, celle qui objecterait que la philosophie ne sert à rien quand c´est le monde qu´il s´agit d´abord de changer (pour que les conditions du vrai bonheur y soit enfin accessibles à tous). Enfin, dans une quatrième partie, il revient sur les éléments de sa propre réponse à la question de la « vraie vie », celle que la philosophie nous promet. Reprenant les acquis de L´Être et l´événement (1988) et de Logiques des mondes (2006), il dessine les contours des questions qu´il reste à aborder et qui feront la matière du troisième volet de ce magnum opus : L´immanence des vérités. Par là même, il est conduit à revenir à une question centrale et laissé de côté dans les précédents traités : celle des affects propres à la philosophie.

  • Constatant que l´anthropologie ne peut plus simplement prétendre reconstituer aussi « objectivement » que possible les cultures étrangères, puisqu´elle rencontre des cosmologies qui précisément excluent le partage entre nature et culture, Eduardo Viveiros de Castro propose d´y voir le lieu d´une expérimentation métaphysique où les « autres » sont non pas objets mais témoins de pensées et même d´images de la pensée alternatives. Montrant alors la complicité de cette anthropologie décolonisée avec la « métaphysique des devenirs » de Deleuze et Guattari, il en éclaire les enjeux dans le passage de l´Anti-OEdipe à Mille Plateaux, incompréhensible si on ne le replonge pas dans le savoir ethnologique qu´il charrie et à travers lui dans les ressources offertes par les pratiques conceptuelles de l´Afrique, puis de l´Amazonie. Il conclut par une relecture du structuralisme de Claude Lévi-Strauss qui dépasse l´opposition factice des pensées de la structure et de la différence, tout autant que de l´anthropologie et de la philosophie, du nous et des autres.

  • Quel rapport entre l'existence d'une oeuvre d'art et celle d'un être vivant ? Entre l'existence de l'atome et celle d'une valeur comme la solidarité ? Ces questions sont les nôtres à chaque fois qu'une réalité est instaurée, prend consistance et vient à compter dans nos vies, qu'il s'agisse d'un morceau de musique, d'un amour ou de Dieu en personne. Comme James ou Deleuze, Souriau défend méthodiquement la thèse d'un pluralisme existentiel. Il y a, en effet, différentes manières d'exister, et même différents degrés ou intensités d'existence : des purs phénomènes aux choses objectivées, en passant par le virtuel et le « sur-existant » dont témoignent les oeuvres de l'esprit ou de l'art, tout comme le fait même de la morale. L'existence est polyphonique, et le monde s'en trouve considérablement enrichi et élargi. Outre ce qui existe au sens ordinaire du terme, il faut compter avec toutes sortes d'états virtuels ou fugaces, de domaines transitionnels, de réalités ébauchées, en devenir, qui sont autant d'« intermondes ». Servi par une érudition stupéfiante qui lui permet de traverser d'un pas allègre toute l'histoire de la philosophie, Souriau donne les éléments d'une grammaire de l'existence. Mais son enquête se veut aussi une introduction à « la pratique de l'art d'exister ». À quoi nous attachons-nous précisément lorsque nous aimons un être ? À quoi nous engageons-nous lorsque nous nous identifions à un personnage de roman, lorsque nous valorisons une institution ou adhérons à une théorie ? Et finalement, quel(s) mode(s) d'existence(s) sommes-nous capables d'envisager et d'expérimenter pour nous-mêmes ? Questions métaphysiques, questions vitales. Cette nouvelle édition est précédée d'une présentation d'Isabelle Stengers et Bruno Latour intitulée « Le sphinx de l'oeuvre ». Elle inclut également un article d'Étienne Souriau, « Du mode d'existence de l'oeuvre à faire » (1956).

  • Qu'est-ce qu'une chose ? « Question déjà ancienne. Elle n'est toujours neuve que parce qu'il faut sans cesse la poser à nouveau », observait Heidegger. C'est le traitement de cette question fondamentale de la métaphysique qu'entreprend, à nouveaux frais, Graham Harman en proposant une théorie originale de l'objet compris comme une unité autonome et concrète. Un objet, en effet, n'est jamais épuisé par l'usage ou la connaissance que j'en prends. Sa réalité ne se réduit pas non plus aux interactions qu'il peut avoir avec les autres objets qui l'entourent. Il outrepasse toute perspective et toute synthèse qui prétendraient le soumettre, possédant un « en soi » qui, enfoui dans les profondeurs mêmes de l'être, en assure l'altérité radicale. La question Qu'est-ce qu'une chose ? en cache donc une autre, plus inquiétante : Comment penser ce qui, du réel, ne se montre en aucun cas ? Rouvrant un dossier qui semblait clos depuis la mise au ban de la « chose en soi » kantienne, l'auteur trouve dans la phénoménologie les concepts de base de cette remarquable aventure ontologique : dans la pensée husserlienne de l'objet intentionnel et, plus encore, dans l'analyse heideggérienne de l'outil dont Graham Harman suggère la continuité avec le thème mystérieux du « Quadriparti ». C'est alors que l'objet pourra se laisser penser dans toute sa profondeur, réalité multipolaire et conflictuelle, à la fois manifeste et retirée, dont le présent ouvrage dessine la carte inédite.- Olivier Dubouclez -

  • Penseur singulier et inclassable, auteur de La gnose de Princeton, Raymond Ruyer développa en plein XXe siècle le projet d'une métaphysique panpsychiste contemporaine des dernières avancées de l'embryologie, de la cybernétique et de la physique quantique. Salué par Merleau-Ponty et Deleuze, Ruyer est redécouvert aujourd'hui, notamment grâce aux travaux de Fabrice Colonna qui signe la préface de cette nouvelle édition de Néo-finalisme. Raymond Ruyer y entreprend rien de moins qu'une réhabilitation du thème finaliste que la philosophie et la science modernes semblaient avoir définitivement remisé. Appuyée sur les résultats de la science, la réflexion philosophique conduit à reconnaître qu'une finalité réelle et créatrice est à l'oeuvre dans les replis de la nature partout où se manifeste une activité organisatrice de structures spatio-temporelles. Les questions les plus fondamentales de la métaphysique s'en trouvent transformées : le sens de la vie corporelle, la signification de la liberté, la possibilité d'un Dieu.

  • Les philosophies de la conscience commencent par casser l'expérience en deux : d'un côté, l'univers, peuplé d'événements « objectifs », de l'autre, le sujet et la sphère intime de ses « vécus ». Plutôt que d'essayer à toute force de recoller les morceaux, la philosophie spéculative tente de décrire l'expérience - par exemple, celle d'un après-midi dans un jardin - en faisant l'économie d'une telle notion de la conscience. La tâche la plus délicate consiste alors à situer malgré tout la subjectivité dans le champ de l'expérience, ou à ses limites - sur son bord. C'est le projet de cet essai. Le concept de « lumière », noué à ceux d'être et d'événement, doit permettre d'analyser l'expérience de la perception et celle du corps propre pour y fixer la position du sujet. Pourquoi une « cosmologie » ? Parce qu'il s'agit, finalement, de penser la coexistence, sur un même plan, du sujet de l'expérience et de l'événement perçu. Pour y parvenir, l'auteur mobilise un schème conceptuel emprunté à la cosmologie de Whitehead et à l'ontologie du dernier Merleau-Ponty.

  • « Et soudain, devant l'injonction à répondre, s'imposa à moi la possibilité d'une solution : tourner, comme souvent, la faiblesse en force, l'échec en programme. "Tu te souviens que Spinoza dit quelque part que les choses sont produites par Dieu avec la même nécessité qu'il résulte de l'essence d'un triangle que ses angles sont égaux à deux droits. Nous savons aujourd'hui que cette prétendue `nécessité' découle d'un choix d'axiomes et non d'un absolu fixé une fois pour toutes. Dans la géométrie de Riemann, cette mesure des angles peut même varier d'un point à l'autre, selon la courbure de l'espace. Je crois que j'aimerais pouvoir être ce genre de `spinoziste' là : qui conserve le système, mais ne croit plus à l'essence du triangle et à l'absolue nécessité de la géométrie". Un spinoziste riemannien, en somme. » (D. R.) Le but de ce petit livre est de jeter les bases d'un tel programme. Il veut reprendre l'ancien rêve d'une éthique more geometrico, telle que Spinoza en a lancé le projet en plein coeur de la « révolution scientifique » et reposer avec lui la seule question qui vaille au fond : qu'est-ce que « bien vivre » ? De son modèle, il retient que ce « bien » ne doit pas être pensé comme une norme extérieure au désir des hommes, mais y prend au contraire sa source, de sorte que l'éthique est inséparable d'une théorie des affects et des désirs. Mais il veut le faire dans un cadre qui n'est plus celui d'une confiance absolue dans l'usage des formalismes, ni dans la capacité de l'homme à dévoiler les « lois de la nature » ou à détenir le secret des « lois de la pensée ». « Éthique locale » ne signifie d'abord que cette provocation à penser la possibilité d'une éthique rationnelle et systématique sans accepter le point de vue de surplomb, « global », que permettait la douce assurance d'un régime transparent du monde à la raison dont les deux premières parties de l'Éthique sont profondément empreintes.

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